Dr.Abderrezak MAKRI, Président Du MSP, à “LIBERTÉ” : “L’option du 5e mandat monte dans la Bourse du système”.

Pour le président du Mouvement de la société pour la paix (MSP), l’option d’un 5e mandat pour Bouteflika se dessinerait plus que jamais et l’armée serait prête à le cautionner.

Liberté : Après avoir vainement tenté de convaincre de votre initiative pour le consensus national, lancée l’été dernier,  vous appelez au report de l’élection présidentielle pour donner le temps nécessaire à la classe politique de dégager ce consensus recherché. Ne pensez-vous pas que le report de cette échéance arrangerait plutôt le pouvoir ?
Abderrezak Makri : Nous avons échoué à convaincre sur notre initiative pour le consensus, mais même la plateforme de Mazafran, menée par l’ensemble des acteurs de l’opposition, avait aussi échoué auparavant. Cependant, il y a quelque chose qui a changé depuis le document (plateforme, ndlr) de Mazafran. Actuellement, le système vit une crise profonde ; il n’a plus les mains libres. Sa marge de manœuvre a significativement régressé. Premièrement, parce que le Président est très malade et sa santé s’est davantage dégradée par rapport à 2014. Deuxièmement, la crise s’est exacerbée : désormais, on va droit vers l’épuisement des réserves de change d’ici à 2021. Ce qui donnera lieu à de grandes pénuries, l’accélération de la dévaluation du dinar, l’inflation, la cherté de la vie, etc. Troisièmement, ils ne se sont pas mis d’accord sur une alternative. Donc, le système est dans un état d’affaiblissement sans précédent. Nous n’avons pas de problème avec les personnes. Au MSP, nous avons des priorités. La priorité numéro 1, c’est la stabilité du pays, parce que l’anarchie ne va profiter à personne. La démocratie et les libertés sont notre deuxième priorité. Notre parti n’aura pas d’avenir sans la démocratie et les libertés. L’intérêt du MSP en tant que parti vient en dernier lieu, soit notre dernière priorité. Ce qui est logique. Parce que sans la stabilité du pays, il n’y aura ni politique ni démocratie. Aujourd’hui, nous ne sommes pas en situation de rechercher l’intérêt du parti mais plutôt l’intérêt du pays et de la démocratie. Et vu la situation dans laquelle il se trouve, le système serait prêt à faire des concessions pour l’engagement de réformes et les décideurs prépareraient leur sortie.

Y croyez-vous vraiment ?
Oui. Ils étaient en train de préparer leur sortie. Celui qui vous dit qu’on veut prolonger le mandat pour une année, vous croyez que c’est pour qu’il reste ? Évidemment, non. Le clan présidentiel voulait préparer sa sortie. Aider le système à sortir, c’était aussi l’esprit de la plateforme de Mazafran. Et l’idée du report de la présidentielle a été inspirée de cette même plateforme.

Certains vous accusent précisément de récupérer le travail réalisé par l’ensemble des acteurs de l’opposition et de vous approprier, donc, la plateforme de Mazafran…
Oui, nous nous référons toujours à cette plateforme et nous n’avons pas honte de le dire. Car, après tout, nous faisons partie des artisans de Mazafran. La plateforme initiale, je l’avais écrite moi-même. Donc, je ne suis pas gêné de me référer encore à elle. S’il y a quelqu’un d’autre que nous qui pourrait imposer les idéaux de Mazafran pour aller vers une transition démocratique négociée, nous n’en serons que très heureux. Nous le soutiendrons même.

Néanmoins, votre appel au report de la présidentielle n’a pas trouvé d’écho chez la classe politique, y compris l’opposition.
J’en avais, au départ, parlé avec les représentants les plus importants de l’opposition. Ils avaient affiché alors une certaine disposition à accepter d’aller au dialogue mais ils avaient dit qu’ils n’avaient pas confiance. Ils voulaient que la Présidence le déclare officiellement. Ensuite, il y a eu cette histoire de conférence nationale (appel d’Amar Ghoul, ndlr) qui a court-circuité notre initiative et qui a alimenté davantage la peur de l’opposition, laquelle est revenue en arrière. Et la Présidence n’a rien fait pour convaincre l’opposition. C’est pour cela qu’il y avait blocage.

Maintenant que le report de l’élection est rejeté, quelle serait, selon vous, l’option privilégiée des décideurs ?
On va revenir au 5e mandat. Désormais, c’est effectivement la cote du 5e mandat qui monte dans la Bourse des options du système. Parce que les décideurs ne peuvent pas aller vers le report sans l’opposition, c’est très flagrant. Maintenant qu’on refuse le report, on va encore subir cinq autres années avec Bouteflika.

Qu’est-ce qui vous fait dire cela ?
La réponse de Gaïd Salah au général-major à la retraite, Ali Ghediri, est l’un des éléments plaidant pour l’option du 5e mandat. Et selon les données que nous avons, le débat sur le 5e mandat est revenu en force. C’est parce que le projet du report n’a pas abouti, car il a été refusé par l’opposition. Et voilà que nous devons subir pire que le report, c’est-à-dire le 5e mandat.

Donc, selon-vous, c’est la faute à l’opposition ?
C’est la faute à tout le monde, mais surtout au pouvoir en place parce qu’il n’a pas fait d’effort pour convaincre l’opposition. L’objectif du report est d’éviter au pays le 5e mandat ou une élection présidentielle truquée. C’est aussi pour éviter au pays un dérapage dans les toutes prochaines années. Le but du report, c’est d’aller vers des réformes profondes qui nous permettraient l’organisation d’élections transparentes dans un délai d’une année.
Le système est tellement en crise que les décideurs peuvent changer d’avis d’un jour à l’autre, certes, mais actuellement les chances du 5e mandat sont les plus élevées. Encore une fois, c’est la faute à tout le monde, y compris l’opposition. Mais le premier responsable reste le pouvoir parce qu’il a permis le parasitage de notre initiative pour le report et n’a pas fait d’effort pour convaincre l’opposition.

Selon vous, l’armée serait-elle favorable au 5e mandat ?
Oui, l’armée est favorable au 5e mandat. L’armée est impliquée dans la politique depuis 1962. Et si Bouteflika décide de se représenter, l’armée sera avec lui. Et ceux qui ont rejeté le report méritent de subir le 5e mandat s’il se concrétise.

C’est quoi le tort de l’opposition ?
Les acteurs de l’opposition n’ont pas voulu prendre le risque d’explorer l’option du report comme nous le leur avons suggéré. Mais je les comprends très bien car il y a une grave crise de confiance parmi la classe politique et dans le pays en général. Nous, nous avons pris le risque d’explorer cette piste et nous n’avons aucun intérêt partisan et/ou personnel dans cela. Notre seul objectif est d’aider le système à partir et permettre, du coup, une issue salutaire au pays.

L’idée du report est-elle exclusivement la vôtre ?
Oui ! C’est notre propre idée. Je le dis en toute sincérité et en toute responsabilité. Le terme report est exclusivement l’initiative du MSP. Pour nous, toutes les options représentent un danger pour le pays, sauf le report de l’élection présidentielle.

Mais, le report de l’élection présidentielle est, toutefois, illégal…
Oui, mais un consensus général aurait donné de la légitimité au report. Si on trouve le consensus entre tous les Algériens et qu’on opte pour la révision de la Constitution, le report sera légalement justifié. Car la Constitution doit refléter la volonté générale. Donc, lorsque tout le monde se met d’accord sur sa révision, tout deviendra légal et légitime. L’actuelle Constitution étant une aberration constitutionnelle car elle donne les pleins pouvoirs au Président. Les prérogatives données au Président n’existent nulle part ailleurs dans le monde. Les Constitutions consacrent trois régimes : le régime présidentiel, le régime semi-présidentiel et le régime parlementaire. Mais ce que nous vivons aujourd’hui, dans notre pays, est différent de tous ces systèmes.
Dans un régime présidentiel, le Président prend la responsabilité de gouverner.  Bouteflika a les prérogatives d’un régime présidentiel mais il ne gouverne pas, il n’assume pas ses responsabilités. Aujourd’hui, nous sommes face à un pouvoir sans responsabilité. C’est une aberration. Bouteflika est considéré comme un dieu. Il n’est interpellé sur rien. Il n’est pas responsable du pays, alors que la Constitution lui donne toutes les prérogatives. Dans l’actuel système, même si un parti gagne la majorité parlementaire, il ne pourra pas gouverner, car le gouvernement est désigné par le Président. Ce qui n’existe pas dans les trois régimes de gouvernance sus-cités. Donc, l’actuelle Constitution doit être révisée.

Si l’option du 5e mandat se confirme, quelle position adoptera le MSP ?
La tendance générale au sein du parti plaide, actuellement, pour le boycott de l’élection présidentielle mais la décision définitive sera prise par le majliss echoura.

Pourquoi l’opposition n’arrive toujours pas à s’organiser pour peser et constituer ce rapport de force favorable qui fait encore défaut ?
Sans citer de noms, ni cibler des partis, aujourd’hui l’opposition est malade du comportement même de ses représentants ; il y a beaucoup d’égoïsme et d’ambitions personnelles. Chacun des acteurs voudrait s’imposer seul. Il y a un problème de leadership. Pire, certains politiciens se réclamant de l’opposition ne cherchent, parfois, qu’à se faire un nom sur la scène politique à travers des apparitions dans les médias. Il y a aussi certains qui n’ont ni projet ni même un parti proprement dit. Ce sont des généraux sans troupes. Il y a aussi ceux-là qui ont des comptes à régler avec d’autres, etc. L’histoire retiendra que le MSP aura fait son devoir de faire des propositions concrètes pour rapprocher les Algériens. Nous avons tenté de réaliser des réformes, de concrétiser la plate-forme de Mazafran. Et j’insiste pour dire que le report de la présidentielle est la meilleure solution, parce qu’on n’a pas les capacités de vaincre le régime en place, sans avoir recours à l’anarchie. Car les élections sont truquées et personne ne veut d’une solution qui passe par la rue. Quant à ceux qui misaient sur l’armée, cette dernière vient de leur répondre.

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